6 Décembre 2010
Article tiré du quotidien britannique « Morning Star », 28 novembre 2010. Traduction WW pour l'Uec
Strasbourg
L’Affrontement de deux systèmes

Un Martien venant d’atterrir sur notre planète pourrait penser, fort naturellement, que l'Union européenne est remplie de types sympathiques, se rassemblant autour
de leurs camarades irlandais qui ont subi un revers de fortune, pour leur donner un coup de main.
Heureusement, plus de 100 000 travailleurs et progressistes irlandais n'étaient pas si faciles à duper. Ils sont descendus dans les rues de Dublin, bravant le froid
glacial et la pluie battante, pour avertir l'UE qu'ils ne sont pas prêts à accepter d’être menés dans le gouffre, juste pour permettre à une bande de spéculateurs incompétents de
survivre.
C’était une manifestation massive et mémorable, celle du 27 novembre à Dublin, représentant ― dans un pays de moins de cinq millions d’habitants ― un rejet total de
la politique du club de riches qu’est l'UE, et cela n’arrive pas de manière inattendue : après tout, c’est un peu fort de café, au moment où l’on est face à
des réductions du salaire minimum, des dépenses sociales ainsi que dans les services publics, tout cela allant de pair avec la suppression de 25 000 emplois, afin d'obtenir un prêt à taux
d'intérêt exorbitants. Cela ne devient guère mieux quand on réfléchit au fait que cet emprunt usuraire est contracté en vue de renflouer les banques qui ont spéculé plus souvent qu’à leur tour.
Et l'indignation se transforme en fureur quand on considère que les pays de l'Union européenne, qui font avaler ce prêt aux Irlandais, le font pour protéger leurs propres banques, aux dépens du
Peuple irlandais.
La Banque des règlements internationaux(1) estime que les banques britanniques ont placé à risque 165 milliards d ’euros en Irlande, 25 milliards au Portugal et 110
milliards en Espagne. Dans le jargon bancaire euphémique, « placement à risque » veut essentiellement dire que les banques britanniques ont participé aux spéculations des banques irlandaises et
les ont encouragées ; maintenant c’est au Peuple irlandais de payer leur irresponsabilité. Il en résulte, en clair, que les gouvernements de l'UE vont emprunter de l'argent ― à intérêts ― aux
banques européennes, lequel argent ils vont ensuite prêter ― à intérêts ― au gouvernement irlandais pour qu’il puisse rembourser les emprunts qu'il a contractés ― à intérêts ― pour renflouer les
banques irlandaises qui spéculaient avec l'argent qu'elles se sont procuré ― à intérêts ― oui, vous l'avez deviné, chez les banquiers européens.
Tout cela donne le vertige ; or, la seule chose qui reste claire, c'est qu'il y aura toujours des intérêts, et que ces intérêts vont toujours finir dans les caisses
des banquiers. Comme il fallait s'y attendre ― étant donné l'exposition des banques britanniques au risque financier irlandais ―, aussi leur meilleur ami
George Osborne(2) s’est empressé de prêter de l'argent au gouvernement irlandais. « Pourquoi s’en priver ? », se dira-t-il de son point de vue cynique ; cela signifie qu'il peut extorquer aux
travailleurs irlandais un peu de profit avec lequel il pourrait compenser une partie des coûts du renflouement des banques britanniques, qui ont perdu tout cet argent en spéculant sur ― la bulle
immobilière irlandaise. Ce que les travailleurs britanniques du secteur public ― menacés de licenciement en raison des compressions budgétaires ― pensent de cette utilisation de leurs ressources
n'est pas rendu public ; mais il y a fort à parier que ce n'est guère citable dans les journaux.
Or, dans cette Europe des patrons, un choix s’impose maintenant à tous les travailleurs, et c'est un choix qui devient de plus en plus clair au fur et à mesure que
l'offensive de la classe dirigeante évolue. Les secteurs autrefois privilégiés de la classe ouvrière, que les patrons avaient l’habitude d’acheter, se
rendent brusquement compte du fait que la prétendue « classe moyenne » n’était finalement qu’une fiction des bourgeois, et que ― cadres et ouvriers ― nous
sommes tous ensemble dans le même pétrin, jetables si le capital l’exige.

Aussi le Peuple irlandais se rallie-t-il aux luttes de la classe ouvrière grecque, portugaise et française, s’affrontant au capitalisme dans la rue. Les taliens et
les Britanniques ne sont pas en reste. Désormais, toute l'Europe est,
peu ou prou, impliquée dans l’affrontement direct entre capital et Travail. Le capitalisme, dans toute sa splendeur infâme, est enfin révélé aux yeux de tous pour
ce qu'il est : à savoir la cupidité incarnée et l'avarice, élevée d’un péché capital à un système politique. Et c'est un système politique hostile à la dignité et au bonheur de chacun d’entre
nous.
(1) La Banque des règlements internationaux, créée en 1930, située à Bâle en Suisse, est la plus ancienne institution financière internationale. Réglant les modalités des réparations de guerre
imposées à l'Allemagne par le Traité de Versailles, elle a servi aussi pour distribuer les financements de la reconstruction européenne. Sa fonction initiale étant obsolète, elle est devenue le
lieu de dialogue des grandes banques centrales.
(2) George Osborne, né en 1971, membre du parti conservateur anglais, ministre des Finances dans le cabinet formé par David Cameron.